Pop-Rock.com - October 11, 2004
PARIS, LA BOULE NOIRE, 28 SEPTEMBRE 2004
The Dresden Dolls
POUPÉES DE CIRE, POUPÉES DE SON
Tout juste 3 mois après leur premier passage à Paris, le petit duo de Boston qui commence à faire son chemin dans les médias et dans les cœurs revenait nous voir pour une tournée qui ne semble jamais finir. L'énergie était pourtant là, et la magie aussi.
Mine de rien, les Dresden Dolls, duo formé à Boston il y a quatre ans, commencent à suivre la route assez classique du petit groupe indépendant dont on parle de plus en plus. C'est simple : depuis que leur premier album est sorti chez nous en septembre (être distribué par Universal, ça aide...) tous les médias en parlent comme étant la nouvelle sensation goth indé. Les deux musiciens dégagent en effet une certaine fraîcheur, un côté référentiel très assumé, et une atmosphère théâtrale plus européenne qu'américaine. Pour éviter de leur chercher une étiquette, le groupe s'en est donnée une, ça va plus vite et ça évite les malentendus : ils font du Brechtian Punk Cabaret, voilà, c'est dit. Un peu facile, me direz-vous : une chanteuse-pianiste et un batteur, ça suffirait pour refaire L'Opéra de Quat'Sous ? Il y a de ça, et de bien d'autres choses, en fait, et on ne peut pas les taxer d'insincérité.
La demoiselle, nommée Amanda Palmer, a passé pas mal de temps à travailler dans un théâtre en Allemagne et est assez connue à Boston pour s'être produite à Harvard Square, un endroit où le performance art est courant. Si les jeunes de Boston ne la connaissent pas forcément sous son nom, ils la connaissent sous son nom d'artiste : The Eight Foot Bride. Perchée sur une petite estrade recouverte de tulle, vêtue d'une robe de mariée, le visage peint en blanc comme une poupée de porcelaine, Amanda faisait la mime, ne bougeant que lorsqu'un passant lui donnait une pièce. Sa passion pour le mime l'a même amenée à travailler brièvement avec le mime Marceau, c'est dire. Passionnée par le piano depuis toute petite, elle joua dans divers groupes, sans réel succès. En 2000, la nuit d'Halloween, alors qu'elle s'installait au piano pour jouer dans la soirée d'une amie, son jeu et ses paroles hypnotisèrent Brian Viglione, batteur de son état, qui fit tout pour la convaincre de jouer avec lui. Quatre mois plus tard, le duo commence déjà à tourner dans les salles du Massachussets, drainant de plus en plus de fans derrière lui. Après de nombreuses dates en solo ou en première partie de Beck et des Legendary Pink Dots, et plusieurs prix locaux, voilà les poupées de retour à Paris pour le 148ème concert de leur existence. Si leur premier concert ici, au Réservoir, s'était fait assez discrètement, il était impossible de ne pas entendre parler de celui-ci, vu la promotion qui en était faite, y compris dans le moindre journal gratuit distribué à l'entrée du métro. Forcément, une pianiste et un batteur, tous deux très maquillés, ça intrigue le badaud, sans pour autant lui faire peur comme Marilyn Manson. De badauds, il n'y en avait guère ce soir-là, mais plutôt des fans et des amateurs avertis, plus ou moins jeunes, plus ou moins goth.
Première nouvelle à l'arrivée à la Boule Noire (une de ces salles si petites que le public transpire toujours autant que le groupe, même quand il ne bouge pas), il y a une première partie. Un petit groupe qui débute, de petites chansons inclassables (goth-pop-rock atmosphérique ?) : une bonne petite surprise. Mais si d'habitude, un groupe de première partie est oublié sitôt qu'il a fini de jouer, celui-ci reste dans les mémoires, et ce malgré un nom à coucher dehors : les Katzenjammer Kabarett. Pourtant, le truc facile de la jolie fille qui chante, on l'a déjà vu et revu, mais là... Difficile de décrire l'impression laissée par Marie ; ce qui est sûr, c'est que ce n'est pas le Cabaret de la Déprime. Marie aime visiblement la résille, le chapeau melon, les colliers de perles blanches, la coupe à la garçonne, les longs fume-cigarettes... Mutine et spontanée, elle fait ses petits pas sur scène, regardant ses acolytes à moitié amusés. Tout ça cadre très bien avec les Dolls, et on sort du court set avec un sourire sur le visage ; du goth joyeux, voilà un concept plaisant. Leur premier album sortira bientôt, alors n'oubliez pas leur nom. Peu après leur départ, voilà les roadies qui viennent démonter et monter le matériel... dont Brian Viglione, déjà en tenue de scène, qui teste tranquillement son kit de batterie et la guitare dont il usera brièvement par la suite, alors que les spectateurs discutent tranquillement. Ce petit monde quitte la scène et la musique de fond est remplacée par un hymne de cirque. Arrivent ensuite Brian et Amanda, lui en chemise blanche-cravate-chapeau melon, et elle en courte robe noire siglée à son initiale, avec ses habituels bas à rayures. Chacun s'installe à son instrument, regarde l'autre, et c'est parti pour la musique. Enfin.
A quoi ressemblent les Dresden Dolls en live ? Quelque chose de très riche en émotions - je continue d'ailleurs à préférer leur premier album (un live, A is for Accident) à leur album studio qui a suivi. Si Amanda est souvent comparée à Tori Amos, sa voix a plutôt des accents de Fiona Apple et Siouxsie, passant de la mélopée douce et lente aux soupirs, en allant jusqu'aux cris, souvent à la limite de la rupture. Si le piano sait se faire calme, il est souvent martelé très durement, donnant effectivement des accents de Kurt Weill... mais c'est avec la batterie de Brian qu'il prend tout son sens. Pourtant, lorsque l'on se focalise sur l'un d'eux, il est si présent sur scène, si mobile et si expressif, que l'on en oublie l'autre. Chacun pourrait se suffire à lui-même, mais la magie vient du duo. Chacun joue très différemment ; Amanda joue avec la profondeur de son regard, et les endroits où elle le porte ; Brian, lui, semble vivre le conflit intérieur le plus extrême qui soit. Son visage exprime une émotion différente à chaque coup porté sur une cymbale ou un tom, et on ne pourrait dire s'il joue le clown triste ou joyeux, cela change à chaque seconde. Jouant dans un registre très large, tenant du punk comme du jazz, il remplit l'espace sonore sans aucun problème, confirmant mon idée que le bassiste et le guitariste qu'ils utilisent parfois en concert sont bien inutiles. Lorsqu'il enlève sa cravate et tombe sa chemise, on voit comme une ombre sur son cou. Amanda, qui n'hésite pas à parler un peu entre les titres, nous explique que Brian s'est ouvert le cou cinq jours avant à Berlin, lors d'une émission TV, en jouant à l'escrimeur avec un parapluie cassé. Six points de suture, tellement énormes que l'on croirait à du maquillage. Pendant qu'Amanda raconte, Brian mime la scène, et déclenche les rires.
Côté setlist, on a droit entre autres aux superbes Missed Me et Truce, en passant par les deux singles Coin-Operated Boy (dont les paroles sont décidément superbes...) et Girl Anachronism, ainsi qu'à deux reprises : War Pigs de Black Sabbath, et surtout, dans un genre bien différent, Amsterdam ! Pour ce classique de Jacques Brel, nos deux comparses se lèvent, Brian ayant pris sa guitare. Chantée en français (après remerciements auprès des Katzenjammer Kabarett, causant des trépignements chez Marie qui fait des bonds comme une gosse derrière la scène depuis le début du concert), la chanson fait son effet, même si c'est aujourd'hui un classique du groupe. Car oui, même si le groupe ne change pas tellement l'enchaînement de ses titres d'un concert à l'autre, il fait partie de ces artistes que l'on a quand même envie de voir et revoir. Ne serait-ce que pour ne pas rater une de ces inflexions de voix d'Amanda qui vous donne des frissons, ou une de ces grimaces de Brian qui vous fait toujours rire. Un conseil, donc : le groupe reviendra en décembre, on ne sait pas encore quand ni où, mais ne les ratez pas. Et aussi, n'hésitez pas à venir après le concert leur faire un petit coucou, ils seront toujours heureux de discuter un peu.